Un rapport tendu : juin 2019
Les deux pays affichent leur désaccord sur la nomination du futur président de la Commission européenne. Le gouvernement allemand tient à la nomination de Manfred Weber que beaucoup estiment ne pas être à la hauteur de la fonction, sans expérience ministérielle et avec des connaissances linguistiques limitées. Même en dehors de la CDU qui craint de voir son influence s’éroder, des responsables politiques considèrent l’attitude d’Emmanuel Macron comme germanophobe alors que le président français déclare n’avoir aucune objection à la nomination de Peter Altmaier ou Ursula von der Leyen.
Voir article de Jean Quatremer.
Manifeste pour une politique industrielle
Dans un document en langue anglaise publié sous le sceau du Bundesministerium für Wirtschaft und Energie et du Ministère de l’Economie et des Finances, les deux pays affirment la nécessité de construire une politique industrielle concertée avec des champions mondiaux dans leur secteur. Ceci tourne le dos à un certaine conception de la politique concurrentielle définie par les Traités et appliquée par la Commission.
Un rapport historique généralement ignoré
Le rapport privilégié entre les deux pays remonte plus loin que le Traité de l’Elysée où la poignée de main mémorable entre le chancelier Helmut Kohl et le Président François Mitterrand. Ce rapport historique est inséré dans la philatélie.
Le 6 mars 1950, le chancelier Adenauer reprenait le projet anglo-français de juin 1940 (inspiré par Jean Monnet) consistant à fusionner la France et la Grande-Bretagne pour n’en faire qu’un seul Etat. Approuvé par Winston Churchill le projet avait été refusé par le gouvernement de Paul Reynaud. Un peu moins de 10 ans plus tard, Adenauer proposait explicitement un projet identique entre la République fédérale d’Allemagne et la France.
Le chancelier Adenauer avait exprimé ce projet dans une interview au journaliste américain Kingsbury-Smith de l’agence de presse International News Service.
La presse française demandera au chancelier d’être sérieux comme l’écrivait Alain Clément dans Le Monde :
A peu de chose près on peut dire qu’il n’a pas au fond été pris plus au sérieux que l’invitation de M. Mac Cloy à procéder à des élections générales dans les quatre zones. On savait d’avance que les réticences françaises le rendraient chimérique, et l’on n’a pas voulu flatter des impatiences dont la déception eût encore affaibli le moral de la population. A la longue c’est ainsi que s’émousse la foi dans les grandes causes, une foi dont le peuple allemand a besoin pour sortir de son isolement
*Mc Cloy occupa de 1949 à 1952 , le poste de gouverneur militaire pour la Zone d’occupation américaine en Allemagne, comme Haut commissaire à la Haute commission alliée en Allemagne. Il déploya des efforts pour permettre à l’Allemagne de revenir dans un cadre démocratique normal comme avait commencé son prédécesseur Lucius D. Clay, ce à quoi s’opposait la France. La France ne rejoignit qu’en juin 1948 la bizone fondée par Américains et Britanniques le 1er janvier 1947.
Ce fut un premier “non” de la France à des propositions allemandes, il y en aura quelques autres….
Panorama
Il n’est pas question ici de rappeler les moments petits et grands du rapport franco-allemand de 1945 à nos jours, les fameux couples, Une abondante documentation est disponible. Un des sommets fut bien entendu le Traité de l’Elysée de janvier 1963. Il ne faut pas oublier l’Office franco-allemand pour la jeunesse (OFAJ) et l’importance des jumelages entre communes allemandes et françaises.
Les “non” français aux propositions allemandes.
En 1994, Wolfgang Schäuble et Karl Lammers proposaient un ambitieux traité entre les deux pays, extensible à d’autres pays européens. Ce fut un non poli français. Le regretté Daniel Vernet s’était penché 20 ans après sur ce projet dans un article dont nous reproduisons cet extrait :
Wolfgang Schäuble et Karl Lamers, présentaient un « papier » proposant une réforme de l’Union européenne, avec la constitution d’un « noyau dur ». Ce petit groupe, de quatre ou cinq membres, aurait été composé des pays susceptibles d’acquérir la monnaie unique, encore dans les limbes. […] Ce « noyau dur » aurait été l’embryon d’une Europe fédérale ouverte à d’autres participants, au fur et à mesure que la monnaie unique se serait étendue. Le destinataire principal de ce « papier » était le gouvernement français, en pleine cohabitation Mitterrand-Balladur. La proposition fut accueillie par un grand silence qui valait rejet.
Le 12 mai 2000, Joschka Fischer ministre des Affaires étrangères de Gerhard Schröder prononçait à titre personnel, à l’université Humboldt de Berlin, un discours au titre sans ambiguïté : “De l’union d’Etats à la Fédération. Réflexion sur la finalité de l’intégration européenne“.
Le lendemain Hubert Vedrine, adversaire traditionnel du fédéralisme et des fédéralistes, répondait par une fin de non recevoir dans un article du Monde.
Dès lors que l’on envisage d’élire, au suffrage universel, un président fédéral qui mènerait la politique étrangère et de défense de la Fédération sous le contrôle du Parlement de la Fédération, que reste-t-il à terme à l’Etat-nation ? Quel rôle conserveraient les chefs d’Etat et de gouvernement des pays qui seraient entrés dans cette Fédération ? [… ] Il ne suffit pas d’affirmer qu’on veut et qu’on peut concilier la création d’une fédération et le maintien des Etats-nations. Dans un esprit de subsidiarité, il faut voir si l’on peut déterminer exactement ce qui doit rester, ou redevenir, géré au niveau national, puis ce qui le serait au niveau fédéral.
Il reprenait, en plus virulent, ses analyses dans un article du quotidien L’Opinion du 21 décembre 2015, pour lui ce sont le 1% des européistes qui constituent le vrai danger pour l’Europe
C’est un peu ce que répondent des Allemands aux projets actuels d’Emmanuel Macron. En attendant le monde change et en 2050, l’Europe actuelle représentera 7% de la population mondiale, un rapport au monde qui se perturbe.
Rapport affectif : l’images réciproques
Nous renvoyons à deux sondages :
Sondage IFOP 2012 : image de l’Allemagne en France
France-Allemagne : un partenariat de raison (2017) ?
La cote d’Emmanuel Macron en Allemagne
Le quotidien Ouest-France dont la qualité d’information sur les problèmes européens n’est pas à démontrer, publie une enquête menée par les journaux de son partenaire le groupe Funke Mediengruppe (presse régionale et magazines féminins) sur l’image des grands dirigeants du monde contemporain. Surprise, si les Français avaient ou peut-être encore une très haute estime pour Angela Merkel, les Allemands classent le président français comme le dirigeant du monde en qui ils ont le plus confiance. Il devance la chancelière, suivie de Sebastian Kurz, et de Vladimir Putin, quant à Donald Trump, il ferme la marche (5%).
Les projets franco-allemands
Nouveau Traité de l’Elysée, signature le 22 janvier 2019
Un parlement franco-allemand de 100 membres soit 50 députés de chaque pays se réunit deux fois par an.
Le complexe français vis-à-vis des Allemands
cet article paru dans la Frankfurter allgemeine Zeitung du 14 juin 2020 a été rédigé par Michaela Wiegel, correspondante de ce quotidien à Paris. Pour ceux qui ne lisent pas l’allemand, il est possible de le télécharger et de la traduire avec microsoft ou google, la traduction donne bien entendu certaines imperfections mais qui sont acceptables.
Particulièrement novateur a été l’accord Merkel-Macron sur le financement du plan de relance européenne (mai 2020). Voir le document qui le présente.
Pour mieux comprendre l’Allemagne
Principale partenaire de la France, avec qui elle a impulsé le projet européen, l’Allemagne ne cesse de nous dérouter. Claire Demesmay qui occupe une place privilégiée à Berlin nous en fait une présentation stimulante. Entre des milieux économiques en admiration devant le modèle allemand et de vieux démons toujours prêts à resurgir, les clichés ne manquent pas : « Les Allemands sont trop disciplinés pour descendre dans la rue », « Les réformes du marché du travail ont accru la précarité », « L’armée allemande est en retrait », « Berlin a ouvert ses frontières aux migrants », « L’Allemagne impose sa volonté au reste de l’Europe », « L’extrême-droite est de retour en Allemagne ». À l’heure où la France et l’Allemagne tentent, ensemble et à tous les niveaux (politique, économique, sociétal.), de formuler des propositions pour renforcer une Europe fragilisée, une connaissance approfondie et sans préjugés de notre voisin s’impose.


